Le p’tit frère de Paul

_ Je l’avoue, c’est moi.  C’est moi qui l’ai buté. J’ai appuyé sur la détente.

_ Mais nous savons que c’est toi qui l’as tué. Nous avons retrouvé tes empreintes sur l’arme du crime. Nous voulons juste comprendre pourquoi.

_ En fait, je ne suis pas un mauvais un gars. J’en avais juste marre d’être tout le temps celui qu’on ignorait.

_ Et c’était ça la solution, flinguer ton frère ?

_ Qu’est-ce que vous croyez ? Vous ne connaissez rien de ma vie. Il est tellement plus facile de juger… Je suis venu au monde trois années après son adoption. Parait qu’il les avait déjà comblés. Maman avait abandonné l’idée d’avoir un enfant issu de ses entrailles. Mais elle était quand même heureuse de savoir qu’elle était enceinte de moi. Mais mon père n’a pas été aussi enthousiaste. Il a même osé dire que l’enfant n’était pas de lui. La rage que j’ai eue quand j’ai su cela… vous n’imaginez même pas ! Il a tout gâché.

Je suis venu au monde mais je n’y étais pas trop la bienvenue, vous comprenez cela ? Dès le départ cela s’annonçait mal pour moi.

Il respira un coup et demanda: Est-ce que je peux avoir un peu d’eau et une cigarette, s’il vous plait ?

_ Va pour l’eau. Mais pas de cigarette!

Et l’officier alla lui chercher une bouteille d’eau. Il revint vite et sans dire un mot, il tendit la bouteille d’eau au détenu. Ce dernier l’ouvrit, but une grande gorgée et continua son récit.

Il excellait dans tout ce qu’il faisait. Il jouait au basket et au football. À l’école, il avait de meilleures notes que moi. Toutes les filles l’aimaient bien. Il était musclé, viril… Il avait tout pour plaire. Et moi ? J’étais chétif. Le sport, ce n’est pas mon truc. À l’école, je passe à peine mes cours. Tout ce qui me passionne, c’est les livres. Toujours un bouquin à la main. Lui-même, il prenait plaisir à me taquiner, à me crier dessus, me dire d’être un homme. Et cela ne dérangeait pas mon père. Cela peinait un peu ma mère mais elle ne disait rien. C’est quoi le proverbe déjà ? Qui ne dit mot consent, voilà ! Je crois que toute la haine que j’ai, ça a commencé là. J’étais devenu celui qu’on ignorait à la maison. Et au bahut, j’étais invisible. Les rares fois qu’on me remarquait, et bien on disait ce n’est pas le p’tit frère de Paul ? Vous imaginez la galère ? C’est comme si je n’existais pas chez moi et dehors, quand on me voyait, j’étais l’ombre de quelqu’un d’autre. Alors, je restais souvent seul dans mon coin. J’avais peu d’amis sinon mes livres. Vous êtes sûr que je ne peux pas me faire une clope ?

N’ayant pas obtenu de réponse de l’agent, il enchaina un peu en colère : Et bien, tu vois, c’était un peu comme ça ! On m’ignorait ! Qu’est-ce qu’ils croyaient ? J’ai des émotions moi aussi, je suis humain, putain ! C’est pour cela que j’avais rien dit quand je ne sais qui a commencé à faire circuler la rumeur que je suis gay.

_ Alors tu n’es pas gay ? demanda l’agent perplexe. Mais tout le monde croit que tu l’es.

Le détenu ne put s’empêcher d’éclater de rire et continua : Bien sûr que je ne suis pas gay ! J’étais en troisième quand la rumeur commença. Devinez la réaction de ma famille ? Mon frère me donna la raclée de ma vie, je lui ai foutu, disait-il, la honte de sa vie à l’école. J’avais le nez cassé, des bleus partout. Quand mon père rentra et qu’il me vit dans cet état, il appela Paul pour le gronder. Mais quand Paul lui a dit pourquoi il avait fait cela, ce fut à son tour de me donner une raclée. Et ma mère, ce soir-là, ne m’a pas adressé un mot. Pour elle, j’étais maudit. Vous vous imaginez ? Aucun d’entre eux ne s’est pas donné la peine de me demander si c’était vrai. Alors quand j’ai vu la douleur que ça leur infligeait, je me suis dit que j’allais le rester, gay. Je n’ai alors jamais démenti la rumeur. Je m’en fous qu’on me croit gay. Et puis à quelle époque vivons-nous pour qu’il existe encore des homophobes ? Moi, j’adorais comment ça pouvait les faire chier. J’aimais aller à l’église quand ils croyaient que j’étais resté chez moi. La tête qu’ils faisaient quand ils me voyaient. Ils ne supportaient pas le regard des gens. Ils avaient honte de moi, leur progéniture, leur sang putain ! J’étais devenu dépressif. Il m’arrivait même de vouloir mettre un terme à ma vie. En finir. Je n’avais rien à faire sur terre, voire dans cette famille qui ne voulait pas de moi.

Et puis hier soir, j’étais assis tranquillement dans la cour arrière, Paul est entré ivre et sans savoir pourquoi, il s’est jeté sur moi. Il me frappait et m’injuriait. Pris de rage, je me suis mis à riposter, j’ai pris le dessus, le fait qu’il était ivre mort y est pour quelque chose. Combien de fois m’avait-il tabassé? J’avais arrêté de compter. Pour la première fois, j’étais en position de force et je n’ai pas su contenir ma rage. C’est notre père qui est venu arrêter la bagarre et vous savez quoi? Il a appelé les flics. Et j’ai passé la nuit, ici, dans le commissariat. J’ai passé la nuit sans dormir et c’est là que je me suis décidé à tuer ce fils de pute qui a gâché ma vie. Et voilà.

_ C’est vrai, tu as passé la nuit ici. Mais où as-tu trouvé l’arme?

_ C’est l’arme de mon père. Ironique, non?

_ Tu te sens mieux maintenant? En quoi sa mort va t’aider?

_ Vous n’avez rien compris, vous? Je m’en fous de vivre. J’en ai eu ma dose. Vous connaissez pas l’histoire de Lucifer et du fils de Dieu? Lucifer en a eu marre d’être ignoré, il savait ce qui l’attendait s’il se révoltait mais il l’a quand même fait. Et désormais, vous pouvez pas croire en l’existence de Dieu sans croire aussi en son existence. Et bien c’est à peu près la même histoire. Sauf que dans mon cas, c’est le fils de Dieu qui était ignoré et qui s’est rebellé.

L’agent de police se leva de sa chaise, troublé. Il regarda le gamin devant lui, regarda le dossier. Il n’avait que 16 ans. Le flic sortit de la salle sans dire un mot. Dix ans depuis qu’il faisait ce métier. Il avait entendu des trucs bizarres dans cette salle mais jamais à ce point-là, se disait-il. Il déposa le dossier dans son bureau et se décida à rentrer chez lui. Dans la voiture, il roulait lentement, pensant à ses deux filles en se demandant si l’une d’entre elles n’était pas en train de vivre ce qu’a vécu le p’tit frère de Paul.

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