Caïn et Abel, La même histoire a plusieurs versions

On connait tous l’histoire de ces deux frères. C’est pas moi qui vais te la raconter. Mais si tu veux un résumé : Caïn a buté son frère par jalousie. Et cette même histoire a plusieurs versions.

En fait, je suis… invisible. J’ai pourtant vingt-cinq ans. On peut pas passer vingt-cinq putains d’années d’existence et être invisible… et pourtant, c’est l’impression que j’ai toujours eu… Je suis né dans une famille chrétienne à Port-au-Prince. Nous sommes quatre à la maison. Papa, maman, mon frère, l’ainé et bien évidemment, moi. Je sais ce que tu te dis, je suis sûrement le chouchouté de la famille… et bien, non. Peut-être qu’ils ne voulaient avoir qu’un seul enfant. Peut-être que cela est dû au fait que je ne pouvais avancer au même rythme que mon grand frère… Je n’arrête pas de me demander ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi ?….

Je me rappelle quand j’étais en première année fondamentale, mon frère, était en deuxième année, lui. Au premier contrôle, on a ramené les carnets à la maison. Mon frère a été acclamé, il était le premier de sa classe. Et moi, on m’a grondé. Pourquoi est-ce que je pouvais pas faire comme mon frère ? Comment ont-ils fait pour avoir un fils aussi intelligent et un autre aussi nul ? Ils avaient peut-être pas ramené le bon enfant à la maison… Ces paroles ont raisonné dans ma tête comme le bruit que faisaient les coups de marteau du casseur de pierre qui habitait la même cour que nous. Je me souviens encore de mes pleurs sous le manguier à l’arrière de sa maison. J’avais pas compris pourquoi ils m’avaient autant engueulé. J’étais pourtant au départ fier de mon six sur dix alors que la note de passage était de cinq cinquante. Et puis, j’ai eu de meilleures notes que Jean, mon meilleur pote. Lui, il avait fait un cinq. Il avait raté le contrôle. Je me souviens encore ce soir-là m’être inquiété pour lui. Si j’ai eu droit à ça pour un six et si j’avais échoué ? Quand on s’est vu le lendemain à l’école, je lui ai demandé qce que ses parents lui ont infligé comme punition. Mon étonnement quand il m’a répondu qu’il n’a pas été puni. Ils ont passé une bonne partie de la soirée à lui parler pour lui dire qu’il pouvait faire mieux, qu’ils avaient confiance en lui… Moi, hier soir, j’ai été grondé et puni. Ce jour-là, j’avais passé la journée à me demander si c’était chez mes parents que quelque chose clochait où si c’était tout simplement moi. Cela a continué ainsi. Mon frère excellait dans tout ce qu’il faisait et moi, j’avais du mal à suivre le rythme. Je réussissais à peine. Et puis j’ai raté mon bacc. L’année qui a suivi, je l’avais raté de nouveau alors que mon frère, lui, avait réussi le concours d’admission à la Faculté de médecine de l’Université d’État. J’ai fini par avoir mon bacc mais j’ai jamais pu intégrer l’Université d’État. Et mon père me l’avait bien fait comprendre, si je voulais un métier, c’était l’Université d’État ou rien.

Cela faisait un moment que je ressentais ce vide… J’avais pas d’amis sinon ce manguier, témoin de mes larmes et Jean. J’avais l’impression qu’il était le seul à me comprendre. Et je te l’ai pas dit, le deuxième contrôle de notre première année fondamentale, ce fut Jean le premier de la classe. Après le séisme du 12 janvier, lui et toute sa famille ont quitté le pays. Et je n’ai plus eu de ses nouvelles. J’étais désormais seul avec mon manguier. J’ai pas connu l’amour. Comment peut-on donner ce qu’on a jamais connu ? Et non, je ne suis pas resté puceau. Déjà à mes 16 ans, j’ai connu l’alcool, la cigarette et les putes. Ces quatre, c’étaient mon refuge : le manguier de mon voisin, l’alcool, la cigarette et les putes. Je devais dire une pute. Elle s’appelle Lindy. Je ne sais pas si ça, c’est son vrai prénom. Mais elle est la seule que j’ai fréquentée. J’étais genre client fidèle. Je dirais pas qu’on est devenus amis mais on se comprenait. On était deux âmes perdues qui de temps à autres se retrouvaient. On discutait rarement. Mais combien de fois j’ai payé pour ne pas baiser ? Je peux pas compter. On pouvait se comprendre sans se parler… et comme ça, du jour au lendemain, on s’est mis à se faire de vrai câlin. Et j’ai préféré ca au sexe. Je payais pour des câlins. Voilà ce qu’était devenue ma vie.

Se sentir seul pendant qu’on est avec sa propre famille. Se sentir incompris. Avoir cette douleur qui te ronge. Envie de crier sa peine mais garder tout ça à l’intérieur de soi et sourire. Juste sourire. On sait pas vraiment ce que cela veut dire. On sait plus… mais on continue de le faire. Sourire parce qu’il ne reste que ça à faire pour ne pas pleurer tout le temps, devant tout le monde. On préfère pleurer seul. La nuit, dans le noir. Le noir, notre quotidien. Se sentir vide. Se sentir mal aimé, mal compris. Et puis cette solitude… Voilà ce que je ressens. C’est peut-être cela qu’on appelle la dépression. Lui dis-je, en lui tendant le clope que je m’apprêtais à allumer.

_ J’ai mieux, répondit-elle.

Mon premier joint. Dire qu’on s’était jamais embrassé avant et qu’on en était arrivé à tirer sur le même joint.

Puis entre deux bouffées, elle continua : alors moi aussi, je suis dépressive.

Et pour la première fois, on a fait l’amour. C’était peut-être à cause de l’herbe. Ou c’était tout simplement dû au fait qu’on savait qu’on vivait la même galère différemment.

Ce soir-là, quand je suis rentré, j’ai trouvé la porte fermée à clé. C’était la première fois. Il n’était même pas encore neuf heures. J’ai frappé trois coups.

_ Qui c’est ? Cria la voix sévère de mon père.

_ C’est moi.

_ Va ouvrir à ton bon à rien de fils, lanca-t-il sûrement à ma mère…

_ C’est aussi ton fils, non ?

_ J’en suis pas si sûr…

Et ils se sont mirent à discuter… je me suis rendu sous le manguier, j’allumai le joint que m’avait refilé Lindy. Et avant de passer la corde qui servait autrefois à une balançoire créole au cou, j’eus une pensée pour ami Jean et pour Lindy…

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