Je m’appelle…et je suis dépressive

Je m’appelle… Qu’est-ce que ça va changer comment je m’appelle? Je suis sûre de n’être pas la seule à vivre cela. Combien l’ont vécu avant moi ? Un grand nombre, je suppose. Mais j’ai décidé d’écrire mon histoire pour que ceux qui viendront après moi. Qu’est-ce que cela va changer ? Je n’en sais rien. Je crois juste qu’il est temps que quelqu’un le crie à haute voix ainsi les autres finiront par prêter attention. En fait, j’ai 20 ans et je suis dépressive.

Chaque soir, seule dans ma chambre, je n’arrête pas de penser à ce jour où j’ai dû devenir adulte d’un seul coup, sans m’y être vraiment préparée. Je suis fille unique. J’ai donc été un peu gâtée… Ben.. Pas qu’un peu… J’ai toujours été cette fille qui pouvait compter sur les bras forts de papa et le sourire tendre et réconfortant de maman. Je n’avais pas tout ce que je voulais mais je ne manquais de rien, non plus. Je sais ce que tu es en train de te dire… tu me vois comme ce genre d’ado plein de caprices qui comme dans la chanson de l’autre ne demande que l’impossible à ses parents. Mais non, je n’étais pas comme ça. Je n’exigeais jamais rien. Mais mes parents ont toujours remué ciel et terre pour m’offrir le meilleur de ce qu’ils pouvaient me donner. Ainsi, j’ai été dans l’une des meilleures écoles que la classe moyenne en Haïti pouvait s’efforcer de s’offrir. Je n’étais jamais la meilleure de ma classe. Mais jamais, non plus, je ne ramenais de note décevante à la maison. Ça aurait suffi pour provoquer un infarctus aux parents. Et quand j’ai eu mon bacc, toujours dans le souci de m’obtenir la meilleure éducation qui soit, ils se sont débrouillés pour m’envoyer en France. Un pays où eux même n’ont jamais mis les pieds. Dans le programme où j’étais inscrit, on ne prenait en charge que les frais de scolarité. Donc pour ce qui a trait au logement, là encore, papa et maman et ont dû remuer ciel, mer et terre. Et finalement, on a fini par avoir le contact d’un ancien frère de l’église que l’on fréquentait qui s’était installé là-bas avec sa femme et sa fille qui avait le même âge que moi. C’était un homme bon et pieux. Un frère qui était dévoué au culte etc… Dans sa générosité, il a accepté de tout cœur.

Je me rappelle quand j’ai su que mon départ était certain, combien j’étais toute excitée. J’avais hâte de découvrir ce nouveau monde qui s’ouvrait à moi. L’Europe, la France. Moi qui ne connaissais que la route qui m’emmenait à l’école, la seule que je faisais sans être accompagnée de maman et papa et celle de l’église. Je me disais que j’allais être enfin libre. Parce que oui, j’avais parfois l’impression de m’étouffer à la maison. Aussi bizarre que cela puisse paraitre, j’avais parfois aussi l’impression de m’étouffer sous les flots d’affections et de protections que l’on me comblait. Il n’y avait aucune hésitation, aucun doute : j’étais sûre et certaine de vouloir partir. Et j’avais hâte, en plus.

Puis le jour est venu. Je me rappelle des larmes qui coulaient sur les joues de maman quand nous étions à l’aéroport Toussaint Louverture. La voix de papa était plus calme, plus souple, un peu plus grave comme si les larmes qu’il empêchait de couler étaient allées noyer sa corde vocale. Et moi, je me disais qu’il n’y avait pas de raison de pleurer. Primo, j’allais faire mes études en France ! Deuxio, j’allais être libre ! Et puis ce n’était pas comme si je partais définitivement… Mais il n’a fallu que le temps du vol pour que la réalité me rattrape. Je me souviens encore comment je galérais sous le poids de mes bagages. Les bras forts de papa me manquaient déjà !

Et puis les jours ont passé. Je suis devenu une adulte responsable. C’était à moi maintenant de prendre soin de la petite fille gâtée que j’étais. Je me faisais moi-même à manger. Je faisais du baby-sitter pour avoir un peu d’argent de poche. Je ne pouvais pas trop compter sur les parents parce que je savais ce que tout cela les avait couté. J’obtenais de bonnes notes. Je devais rendre les parents fiers. Mais je ne savais pas qu’étudier à l’étranger pouvait me couter aussi cher. Tout a basculé un samedi soir quand monsieur, appelons le Jean, est descendu pendant que je regardais la télé. Jean est le bon vieux frère pieux qui m’a recueilli dans son foyer. D’habitude, Jean, il dormait toujours tôt. C’était ce qui expliquait que j’étais déjà en pyjama. Je ne voulais pas avoir l’air sexy. Je jure. Je ne voulais pas attirer l’attention. D’habitude même sa fille avec qui je partage ma chambre dort déjà à cette heure. Je n’étais pas gênée au départ. Juste surprise. La gêne s’est installée à partir du moment où ses yeux se sont mis à scruter tout mon corps. C’était comme s’il me déshabillait. Je pouvais lire ce désir qu’il n’essayait même pas de cacher et quand je l’ai entendu me dire qu’il n’avait jamais remarqué que j’étais aussi belle, je me suis levée brusquement, l’ai souhaité une bonne nuit et suis allée dans ma chambre. Cette nuit-là, je n’ai pas pu fermer les yeux.

Voilà comment tout a commencé. Un regard vicieux, une nuit d’insomnie. Depuis, il n’arrêtait pas de créer des occasions pour se retrouver seul avec moi à la maison. Et à chaque fois, j’ai la trouille de ma vie. J’ai constamment peur. Je n’arrête pas de me dire qu’il finira par me violer… Combien de fois j’ai voulu appeler les parents pour les dire que je souhaitais rentrer ? Que l’ambiance saine qui avait chez moi me manquait ? Combien de fois me suis-je dit si papa était là je n’aurais pas autant peur ? Combien de fois j’ai dû me cacher pour pleurer… C’est ça le pire. Devoir me cacher pour pleurer. Je n’ai personne à qui en parler. J’ai eu seule amie ici. On va l’appeler Jeannette, et c’est la fille de Jean. Dois-je lui dire que son père est un pervers qui n’arrête pas de me harceler ? Est-ce qu’elle m’aurait cru, au moins ? Qui voudrait croire d’ailleurs que cet homme qui se comporte avec moi comme si j’étais sa propre fille me harcelait ? Je ne peux pas, non plus, en parler aux parents. Que peuvent-ils faire ? Tout abandonner en Haïti et me rejoindre ? Me rapatrier après avoir tout investi en moi ? Je termine ce juillet ma deuxième année. Il ne me reste qu’une année pour obtenir ma licence. Combien de fois j’ai eu l’envie de tout foutre en l’air… Mais je ne peux pas abandonner. Il m’arrive souvent d’avoir des idées suicidaires. Parfois, je dois prendre des cachets pour m’endormir. Cette maison me stresse. Ce pervers me stresse. À cause de tout ça, je stresse de rater mes examens. J’ai peur de ne pas pouvoir tenir une année de plus…………..


Elle ne trouvait plus la force de continuer de taper sur le clavier. Et tout en pleurant, elle appuya sur la touche backspace pour effacer tout ce qu’elle venait d’écrire. C’était la troisième fois. La première fois, c’était une lettre qu’elle voulait envoyer aux parents. La deuxième, c’était une lettre qu’elle voulait envoyer à l’Université pour demander qu’on lui cède une chambre dans leurs dortoirs. Et cette fois, elle s’était dit qu’elle allait le publier comme ça sur le web en espérant que cela pouvait aider d’autres jeunes se trouvant dans des situations comme elle. Pendant qu’elle essayait vainement de sécher ses larmes qui n’arrêtaient pas de couler, son téléphone se mit à vibrer… c’était un appel vidéo de sa maman. Elle respira un grand coup, s’essuya le visage encore une fois et avec un grand sourire répondit : allo maman ! …

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