Dépression chez les artistes: entre cliché et réalité

Cela fait environ un mois depuis que j’ai lancé une campagne contre la dépression, l’idée étant de vulgariser le fait que la dépression existe et que sous sa forme la plus sévère, elle conduit au suicide. C’est donc quelque chose de grave à ne pas prendre à la légère. Mais suite à une photo du jeune rappeur Wendy qui circulait sur la toile où tout le monde commentait à sa guise ce qui pouvait bien affecter la santé du rappeur, je me suis un peu intéressé sur la dépression et les artistes dans le milieu culturel haïtien.

Il arrive souvent que des artistes étrangers parlent de leurs problèmes de santé mentale liée ou pas à la consommation d’alcool. Certains en parlent même dans leurs musiques comme c’était le cas de Diam’s dans «si c’était le dernier », l’opus de dix minutes où elle dit :

J’ai posé un genou à terre en fin d’année 2007
On m’a dit : Mel, soit on t’interne soit on t’enterre
Qui l’aurait cru ? Moi la guerrière j’ai pris une balle
En pleine tête, une balle dans le moral, il parait que j’ai pété un câble

Ou quand Orelsan chante :

J’suis dans l’premier Mario
À chaque fois, ça repart à zéro
En plus rapide, en plus dur
J’devais être plus mûr, j’ai dû m’tromper de futur
J’aimerais retrouver la magie du début
Rien n’fonctionne quand le cœur n’y est plus
Ça fait mal à la fierté, j’ai du mal à l’admettre
Mais je n’ai jamais été aussi perdu

Le rappeur décrit donc ce qu’il vit comme Stromae, l’interprète de « Alors on danse » dans un entretien accordé à Actu Médias, avait expliqué que cela devenait de moins en moins un plaisir quand ça devenait un vrai métier. L’artiste, au départ, prend donc plaisir à performer parce que c’est ce qu’il aime mais que tout cela se complique quand cela devient vraiment son boulot. C’est là que toute la pression et le stress qui vont l’amener à la dépression commencent. Orelsan en parle dans « quand est-ce que ça s’arrête » :

Mais si tu savais comment je m’ennuie maintenant

Quand je vois mes potes, j’sais plus quoi raconter
J’vais plus en soirée car j’ai peur de craquer

 Il n’y a pas que les artistes européens à souffrir de la dépression ; les américains aussi. Sur la  pochette de  l’album « Ye » de Kanye West paru en 2018, on peut lire « I hate being  bipolar, it’s awesome » (Je déteste être bipolaire, c’est merveilleux). On peut aussi citer le jeune regretté XXXTentacion avec son titre Pain= Bestfriend (Douleur = Meilleure amie). On ne peut pas parler des titres où les artistes américains parlent de la dépression sans citer le fameux texte de Logic avec un titre inhabituelle « +1-800-273-8255 » qui fut #3 de Billboard hot 100 et nominée pour deux catégories dans la 60e édition de Grammy Award. En effet, le titre est le numéro d’urgence d’un réseau de prévention du suicide.

I’ve been on a low
I’ve been taking my time
I feel like I’m out of my mine
It feel like my life ain’t mine
Who can relate?
..
I don’t wanna be alive
I don’t wanna be alive
I just wanna die today
I just wanna die
…Logic, +1-800…

Mais qu’en est-il des artistes haïtiens ?

Ils sont rares les artistes haïtiens à parler de dépression dans leurs musiques. On peut citer « kite m kriye » interprétée par Rutshelle Guillaume ou encore la musique de Emmeline Michel sur la dépression causée par la violence domestique, « Djanie ». On peut aussi prendre Beken avec des titres comme kwa pa m, ou « gita mwen, boutèy mwen » :

mwen santi m bouke
M santi m pa kabab anko
O letenel m ap mande si m pa pitit ou

Defwa m rete m ap bwè kleren mwen
Se tout bon solisyon lavi mwen
Kleren an li sanlè pou l tiye mwen

Vye boutèy mwen, se li ki pou console mwen

 D-Fi est parmi les rares rappeurs haïtiens à en parler. Sur son album « Kwonik yon GetoYout », on peut écouter  « M pa alkolik, m te jis vle nwaye chagren m san rann kont gen vid ni alkol ni dlo je pa ka plen… » Ou encore dans la musique annoncant l’album :

Mwen, m grandi san modèl
Lè m resi konn gran frè m lan, li nan prizon
Lòt la menm fè vi l tounen yon bòdèl
Enpresyon desten m tou trase
M pèdi inosans mwen la, m vin konprann pou yo pa chase w, ou dwe chase
Manman m ban m yon plim, di m ekri avan m derape
An reyalite, se pou m te ka siviv, m rape
Kouman pou m di w lè chat domi nan recho m, se ak li m nouri m
Ou konn konbyen fwa m fè lide pou m mouri
Men mande Filip kijan Otopsi geri m
Respekte sa man, mizik sa sove vi m
Mizik sove vi m, D-Fi

J’arrive à me demander pourquoi nos artistes n’en parlent presque pas? Pourtant, le cliché veut que les artistes soient tous des fous. D’ailleurs, des chercheurs islandais ont publié en 2015 dans la revue britanique Nature Neuroscience, une étude qui affirme qu’il existe des liens génétiques entre la créativité et les maladies mentales. Peut-être qu’Aristote n’avait pas tort quand il disait qu’il n’y a pas de génie sans un brin de folie. Pourtant, nos artistes haïtiens ne produisent pas beaucoup sur le sujet. N’en sont-ils pas atteints ? Est-ce qu’ils en souffrent sans savoir de quoi il en est ? Est-ce qu’ils ont honte d’en parler ? Est-ce que la dépression reste pour eux un sujet tabou ?

En tout cas, je pense que personne n’est exempt de la dépression. Qu’en parler peut être le premier pas vers la guérison. Que les artistes qui en souffrent peuvent profiter de leurs arts pour s’exprimer, faire ce premier pas pour s’en sortir. Comme disait Antonin Artaud : «  Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer ».

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