Je t’aime

« Je t’aime ».

Voilà le petit mot que j’avais laissé. Je l’avais écrit en pensant à tout le monde. D’ailleurs c’était là raison pour laquelle j’avais laissé le petit mot dans une enveloppe qui à la place du destinataire j’ai mis «À vous, vous vous connaissez ». Ils se reconnaîtront puisque, de mon vivant, j’ai jamais raté l’occasion de dire un « je t’aime ». Dommage qu’ils n’ont pas toujours compris qu’un « je t’aime » n’est jamais tout simplement un « je t’aime ». C’est souvent un « tu m’as beaucoup manqué ». « J’ai besoin de toi ». « Merci d’être là ». « Merci pour ce que tu représentes pour moi ». Et aujourd’hui, mon dernier « je t’aime » est un adieu.

J’ai 25 ans. C’est pas beaucoup. Mais ça fait quand même un quart de siècle de vie de merde! Vue sous cet angle, 25 ans, c’est une éternité! Résumé de mon histoire: Femme enceinte, père qui dit que l’enfant n’est pas de lui, enfant, père à la maison mais absent, mère au foyer qui pense que l’enfant est la cause de toutes ses malheurs, père violent, séquelle chez l’enfant…. J’ai grandi dans une famille, si on peut appeler cela une famille, où mon géniteur refusait de reconnaître mon existence. Et ma mère, ne pouvant nier mon existence, me détestait d’avoir existé. C’est compliqué la famille.

Ma mère a tenu à ce que j’aille à l’école. J’ai donc été à l’école. Élève modèle. Tous les profs m’aimaient. En fait, j’ai fini par comprendre que je cherchais ailleurs tout l’amour et l’affection qu’y avait pas chez moi. Je m’attachais à mes amis. Je disais souvent « je t’aime ». Et un « je t’aime » si je dois te le rappeler peut vouloir dire autre chose que tout simplement un « je t’aime ». Souvent je disais « je t’aime » pour pouvoir écouter quelqu’un me le dire. C’était pathétique, je sais. Mais je ne le disais qu’aux gens que je savais qui m’aimaient déjà mais qui n’osaient pas me le dire. Je détestais qu’un « je t’aime » soit faux. Je suis un mec bizarre.

Ma vie de merde m’allait bien jusqu’au jour ou j’ai croisé le sourire de cette fille. J’avais 24 ans alors. Pour garder son anonymat, on va l’appeler : Lafille. Lafille avait un sourire qui invitait la terre entière à sourire. Ce sourire qui devait rendre jaloux le soleil tant qu’il était mille fois plus brillant que lui. J’ai rencontré Lafille et j’ai eu l’impression pour la première fois de ma vie de goûter au bonheur. On passait beaucoup de temps ensemble. Puis j’ai eu l’impression qu’elle était la première personne sur toute cette planète à vraiment s’inquiéter de moi. Moi qui toute ma vie avait l’impression d’être un éternel incompris, j’ai fini par trouver quelqu’un qui arrivait même à décoder mes silences. J’avais cessé de me poser des questions genre pourquoi maman ne m’aime pas, qu’est-ce que j’ai dû faire à mon père pour qu’il m’en veuille autant… Tous mes soucis se sont noyés dans son sourire d’océan bleu. J’étais heureux.

Le bonheur ne vient jamais seul, j’avais entendu dans un film. J’avais trouvé cela stupide. Puis est venu ce jour. Elle rentrait de la fac. Des gars armés l’ont attaqué, puis violé. Ils ont filmé la scène et l’ont publié sur les réseaux sociaux. Des gens aussi tarés qu’eux ont partagé. J’étais chez moi quand un gars de la fac m’a envoyé la vidéo en me disant: mec, c’est degueulasse.. J’allais supprimer quand j’ai remarqué le visage de la fille. Ce serait pas Lafille? Tu as de ces nouvelles? Rassure moi que c’est pas elle.

Voilà comment mon monde a basculé. J’étais dans ma vie de merde, peinard, je suis devenu mec le plus heureux du monde, puis la chute. C’était donc faux quand on disait qu’il faut jamais oublier d’où l’on vient pendant qu’on est en train de planer. On risque d’y retomber. C’était faux. La chute est bien pire. On tombe beaucoup plus bas qu’on a été. J’ai essayé de l’appeler ce soir là. J’ai pas pu la joindre. J’aurais dû aller chez elle même si elle habitait à l’autre bout de la ville. J’aurais dû… Il n’était pas encore minuit quand la vidéo a fait le tour de la ville. On entendait les gars qui riaient et une fille qui pleurait, suppliait qu’on la laisse rentrer chez elle. J’en étais arrivé à me demander entre celui qui filmait et ceux qui partageaient qui était le plus sadique.

Il était minuit quand j’ai reçu un message d’elle: je suis désolée.

De quoi, diable, pouvait-elle être désolée? C’était pas de sa faute si c’est arrivé. C’était pas de sa faute que des crétins munis de smartphones ont partagé. Ce serait pas sa faute si ces gars restaient impunis. Bon dieu merde! Dans quel monde vivons-nous ?

J’ai appris la mauvaise nouvelle plus tard dans la journée. Lafille s’est suicidée. Et ça, ça n’a pas fait le tour des réseaux.

Un an plus tard. Tout le monde a oublié Lafille, une jeune de 22ans, étudiante en sciences juridiques qui s’est suicidée suite à un viol collectif où les agresseurs ont filmé la scène, scène qu’ils ont mise en ligne, qui a été vue et partagée par des milliers d’internautes. J’ai pas fait le décompte, mais il y a eu plusieurs autres cas répertoriés où tout le monde s’en fichait royalement du sort de la victime.

Un an plus tard, j’arrivais toujours pas à oublier. Je voulais pas oublier. Comment pouvait-on faire cela à quelqu’un qui puait autant l’innocence? Son sourire d’ange. Sa joie de vivre tellement contagieuse. Elle me manquait terriblement. Et aujourd’hui, la même date, j’ai décidé qu’il était temps que j’envoie ce monde se faire foutre et aller retrouver ma tendre chérie….


La dépression en parler

Écouter le silence de ses proches

Arrêter de partager ce genre d’images, penser à la victime et à ses proches

On peut bien s’aimer un peu plus, non?

2 commentaires sur “Je t’aime

  1. C’est trop triste ! Courage à toutes ses filles et femmes victimes d’agressions sexuelles. Il est temps que chez nous ces actes restent impunis. Il est temps qu’on arrête d’essayer de justifier ces actes. Les gens doivent savoir que ce n’est jamais la faute de la victime.
    Et oui, on peut s’aimer un peu plus. Et faut savoir qu’on ne fait que raviver la peine de la victime lorsqu’on partage ces genres de contenus.
    Soyons plutôt celui qui les éloignera du bord du gouffre au lien d’être celui qui causera définitivement leur chute.
    Beaucoup d’amour aux victimes, vous n’êtes pas seules! Merci à toi Samuel de penser à elles!

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s