Ainsi va la vie ?

La chute, elle nous brise. La chute, elle peut être mortelle…

Ça doit demander beaucoup de courage d’avoir une arme sur la tempe et garder son sang froid. Ça doit demander beaucoup plus de courage d’avoir une arme sur la tempe, garder son sang froid puis appuyer sur la détente. J’ai jamais compris pourquoi certains trouvaient que c’était de la lâcheté que de se suicider. Pour se suicider, il faut avoir des couilles. La lâcheté c’est peut-être de rester en vie pendant qu’on se demande pourquoi on est là alors qu’on aurait préféré être ailleurs… Entre vivre et mourir, ceux qui ont vraiment choisi se sont suicidés. Les autres, ils hésitent. Ils essaient. Ils échouent. Ils recommencent. Ils appellent ça vivre. Ce n’est que mourir lentement.

Je suis…et puis merde! On s’en fout de comment je m’appelle. Vous êtes là pour une histoire, non? Vous faites sûrement parti de ceux qui sont restés là à s’ennuyer.

Il déposa le magnétophone, bu une gorgée d’une bouteille de whisky bas de gamme. L’alcool brûla son estomac et il repensa à son docteur qui lui avait interdit toute goutte depuis son opération au foie. Il buvait trop, ça allait le tuer. En fait, ça l’aurait sûrement tué s’il n’avait pas prévu de s’en charger personnellement. Il regarda l’arme posée sur la table à côté du magnétophone. Il bu à nouveau une gorgée avant de reprendre l’enregistrement.

Quand est-ce que tout ça a commencé ? Je m’en souviens plus trop. Ce qui compte c’est que tout ça, ça va finir ce soir. J’en ai ma claque! Que la vie peut être merdique! J’ai été viré de mon boulot la semaine dernière, l’amour de ma vie m’a aussi abandonné la semaine dernière. Et c’est bien la semaine dernière que le docteur m’a annoncé qu’il ne me restait plus longtemps à vivre. Je suis devenu l’être le plus pathétique de tout l’univers dans une semaine. Tous ces incidents étaient liés: le départ de ma copine, mon licenciement et même le diagnostique du médecin. J’arrive à me demander comment 30 années ont pu s’effondrer en une semaine…

Je travaillais comme caissier à la banque. Comment j’en suis arrivé là? 4 ans de fac pour un salaire de misère! C’était ça ma vie. Je souriais tout le temps à tout le monde. J’étais un employé modèle. Les clients m’aimaient. La banque me payait. Je menais une vie modeste. Tout ça m’allait bien. Jusqu’au jour où elle est venu faire une transaction. Elle fut la première à sourire; ça, c’était une première. D’habitude, je souris à des gens qui n’en avaient rien à foutre. J’ai passé la journée à revoir son sourire et toute la semaine qui a suivi. Je n’arrêtais pas de souhaiter qu’elle revienne. J’ai dû attendre un mois. 30 jours! J’ai compté. Ce jour là, elle ne m’a pas souri. Et je me suis dit que quelque chose n’allait pas.

_ Tout va bien, madame?

_ Pardon? Repondit-elle, perplexe.

_ Désolé. Je vous ai demandé si tout allait bien. Peut-être que j’aurais pas dû…dis-je, timide.

_ Ah! C’est moi qui suis désolée. J’ai la tête ailleurs aujourd’hui.

_ Voilà, c’est fait, lui dis-je en lui rendant sa carte d’identité. Rosie, elle s’appelait. Si vous voulez, Rosie, on peut se voir et parler de tout ce que vous voulez autour d’un verre.

_ Un verre me ferait un grand bien.

_ J’ai inscrit mon numéro au verso de la fiche. On peut se voir à 6heures, si vous êtes partante.

Elle m’a souri du sourire qui a fait de moi l’homme le plus heureux de la terre. Et pourtant, un mois plus tard, me voila, une arme à la main, sur le point de faire l’irréparable. Le bonheur est fragile. C’est comme une corde tendue. Et même le plus grand funambule ne peut rester éternellement sur la corde. Et la chute, elle te brise. Et la chute, elle peut être mortelle.

Vous savez pourquoi je suis persuadé que seuls ceux qui se sont suicidés sont courageux: ma vie est merdique, j’en ai marre! Mais je suis là, une arme à la main, et au lieu de passer à l’acte, je vous raconte l’histoire. Je me laisse sûrement un peu de temps. Peut-être qu’elle va m’appeler.

Vous savez pourquoi je crois qu’on a tous nos lots de merde? Parce que je suis là à me plaindre et vous êtes encore là à m’écouter. C’est pathétique.

Il prit une autre gorgée de son whisky, et en repensant à toute la galère qu’il vivait, à sa vie détruite à cause de cette femme qu’il connaissait à peine, il prit l’arme, la porta à sa tempe, et avant d’appuyer sur la détente, il ricana en pensant à celui ou celle qui trouvera le magnétophone qui ne saura jamais la fin de l’histoire. Le monde l’a fait chier, c’était la moindre des choses pour lui rendre la monnaie de sa pièce.

Sur le magnétophone, on pouvait entendre, tout juste avant l’intonation, son éclat de rire…

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